Réjean Tremblay vient de toucher le coeur du Québec... en plein dans le mille..
Le plus grand journaliste sportif de l'histoire du Québec nous offre ses souvenirs sur Claude Lemieux dans La Presse.
Des histoires immenses. Des histoires folles. Des histoires drôles, humaines, parfois contradictoires, parfois dures, qui racontent beaucoup plus qu’une fiche de 379 buts ou quatre Coupes Stanley.
Claude Lemieux n’était pas un homme simple. Plus intelligent que la moyenne, il souffrait en silence.
Et le texte bouleversant de Réjean Tremblay le montre mieux que n’importe quelle biographie officielle.
Réjean l’a connu. Vraiment connu. Pendant des décennies. À travers les séries, les drames, les conflits, les excès, les éclats de rire et les moments plus sombres.
Et dans ce témoignage rempli d’émotion, ce qui frappe, c’est qu’on découvre un Claude Lemieux profondément humain, passionné, fier, parfois blessé, souvent incompris.
Quand les Canadiens de Montréal l’avaient renvoyé à Sherbrooke au milieu des années 1980, le jeune Claude l’avait très mal vécu. Réjean Tremblay raconte qu’il lui avait confié avoir littéralement fracassé la vitre de sa voiture sous la colère après sa rétrogradation. Puis, à Sherbrooke, il avait refusé de se louer un appartement confortable.
"Je voulais rester enragé."
Il avait préféré vivre dans une chambre d’hôtel ordinaire pour nourrir sa frustration et utiliser cette colère comme moteur pour revenir plus fort dans la LNH.
Cette anecdote avait d’ailleurs tellement marqué Tremblay qu’elle allait directement inspirer le personnage de Pierre Lambert dans Lance et compte, lorsque celui-ci est envoyé dans la Ligue américaine avec les Saints de Chicoutimi.
Toute la carrière de Claude Lemieux semble résumée par cette histoire : un homme incapable d’accepter d’être sous-estimé, un compétiteur alimenté par le rejet, la colère et un besoin constant de prouver quelque chose.
Mais surtout, un homme qui n’acceptait jamais l’injustice.
Et l’histoire la plus incroyable, celle qui résume peut-être le mieux Claude Lemieux, remonte directement aux séries de 1986.
À l’époque, Lemieux n’est qu’une recrue. Il vient tout juste de remonter de Sherbrooke. Il marque des buts énormes. Il aide les Canadiens de Montréal à avancer vers la Coupe Stanley. Il fait lever le Forum.
Et pourtant, il est encore payé comme un joueur de la Ligue américaine.
Une situation qu’il trouve profondément injuste.
Réjean Tremblay raconte une scène extraordinaire.
Après un match contre les Rangers de New York, entre le vestiaire et le petit gym du Forum, Claude Lemieux est devant le miroir, en train de se brosser les dents.
Puis, presque à voix basse, il lâche une phrase qui en dit long sur sa personnalité.
“Trouves-tu ça normal que je fasse gagner le gros club et que je sois payé un salaire de la Ligue américaine ?”
Toute la personnalité de Claude Lemieux est là.
L’orgueil.
La conviction.
Le sentiment de justice.
Et surtout cette confiance immense en lui-même, même comme recrue.
Parce que soyons honnêtes : ça prenait du cran pour penser comme ça à 20 ans dans un vestiaire rempli de vétérans.
Mais Réjean Tremblay a compris une chose immédiatement : le kid avait raison.
Et c’est là que l’histoire devient incroyable.
À une époque sans téléphone cellulaire, sans textos, sans réseaux sociaux, Tremblay lui écrit discrètement un numéro sur un bout de papier.
Le numéro de La Presse.
Instructions précises.
Après le souper d’équipe au Claude St-Jean Steakhouse à Greenfield Park, il devra appeler depuis la cabine téléphonique près des toilettes.
Pas avant.
Pas trop tard.
Et surtout, personne ne devra savoir que ça vient de lui.
À 23 h 30, le téléphone sonne.
Claude Lemieux raconte tout.
Comment il remplit le Forum.
Comment il aide les Canadiens de Montréal à gagner.
Comment il est encore payé comme un gars de Sherbrooke.
Et Réjean Tremblay sort l’artillerie lourde.
Une chronique virulente.
Un texte cinglant contre les Canadiens de Montréal et Serge Savard, accusés de mesquinerie.
Le lendemain matin, Serge Savard explose.
“T’es un brasseux de m… tu veux nuire au club… tu cherches tout le temps le trouble…”
Réjean Tremblay raconte que ça a duré dix bonnes minutes.
Mais derrière la colère, quelque chose d’important s’est produit.
Claude Lemieux a finalement été payé comme il le méritait.
Et ça, c’est une histoire incroyable.
Parce qu’au fond, ça raconte énormément sur le personnage.
Claude Lemieux ne voulait jamais la charité.
Il voulait ce qu’il croyait avoir mérité.
Il était déjà ce compétiteur féroce qui refusait d’être sous-estimé.
La même rage qui l’avait poussé, quelques mois plus tôt, à vivre pratiquement dans une chambre d’hôtel miteuse à Sherbrooke après avoir été renvoyé dans la Ligue américaine.
Réjean Tremblay raconte une autre anecdote fascinante : Lemieux lui avait confié avoir refusé de se rendre confortable après sa rétrogradation.
“Je voulais rester enragé.”
Il ne voulait pas s’adapter à Sherbrooke.
Il voulait souffrir.
Utiliser cette colère comme carburant.
Cette rage-là allait finir par faire de lui l’un des plus grands joueurs de séries éliminatoires de l’histoire du hockey.
Quatre Coupes Stanley.
Un trophée Conn-Smythe.
Des buts immenses.
Des présences qui changeaient le ton d’une série.
Mais Réjean Tremblay raconte aussi les contradictions du personnage.
Le provocateur.
Le gars de théâtre.
Le joueur qui exagérait parfois les coups reçus au grand désespoir de Pat Burns.
Cette scène racontée par Tremblay est presque impossible à imaginer aujourd’hui.
En pleine finale de la Coupe Stanley en 1989, Claude Lemieux reste étendu après un contact, théâtral comme lui seul pouvait parfois l’être. Oui, Pepe adorait "faker".
Gaétan Lefebvre, le soigneur du club, saute sur la glace.
Et Pat Burns explose.
“Laisse-le niaiser, s’tie !”
Selon Réjean Tremblay, Lemieux avait été profondément humilié par cette scène devant tout le monde.
Mais ce qui a vraiment mis le feu aux poudres, c’est ce que Tremblay a écrit ensuite. Il avait affirmé que Burns n’aurait jamais traité ainsi ses "petits chouchous", Shane Corson, Chris Chelios ou Brian Skrudland, ceux qui, selon lui, "parlaient la bonne langue".
Une remarque extrêmement sensible dans le contexte du vestiaire de l’époque, où plusieurs Québécois avaient parfois l’impression de ne pas être traités de la même façon.
La réaction de Burns avait été explosive.
L’entraîneur des Canadiens de Montréal était furieux du texte. À un point tel que Réjean Tremblay n’a même pas repris le vol nolisé du club vers Montréal. Serge Savard lui aurait plutôt conseillé de rentrer autrement.
"C’était pour ma sécurité", raconte Tremblay. Ouch.
Quelques mois plus tard, le conflit entre Pat Burns et Claude Lemieux devenait impossible à ignorer. Malgré son immense talent et son importance dans les grandes occasions, Lemieux a finalement été échangé aux Devils du New Jersey avant la saison 1990-1991, une décision que Serge Savard reconnaît aujourd’hui avoir prise trop rapidement.
On connaît la suite. Lemieux alla gagner la Coupe Stanley avec les Devils en 1995, tout en gagnant le Conn-Smythe.
Ce conflit avec Pat Burns reflète la relation complexe entre Lemieux et ceux qui l’entouraient.
Parce qu’avec Claude Lemieux, rien n’était simple.
Il pouvait rendre les gens complètement fous.
Puis les faire rire cinq minutes plus tard.
Il pouvait être adoré par ses coéquipiers et détesté partout ailleurs.
Mais plus encore que les anecdotes de hockey, il y a ce que Réjean Tremblay laisse entendre entre les lignes.
L’homme derrière le joueur.
L’homme sensible.
L’homme fier.
L’homme parfois tourmenté.
Et cette dernière histoire racontée par Enrico Ciccone est probablement celle qui frappe le plus fort.
Des années sans se parler.
Puis un appel inattendu.
Claude Lemieux cherchait de l’aide pour l'un de ses clients coincé au Moyen-Orient avec sa femme, en pleine crise du conflit entre l'Iran et les États-Unis.
Pas pour lui.
Pour aider quelqu’un.
Ciccone a senti quelque chose.
“J’ai senti que Claude Lemieux se rappelait qu’on faisait partie de la même fraternité.”
Cette phrase fait mal aujourd’hui.
Car on comprend qu’au fond, malgré l’image du dur, malgré l’attitude de guerrier, malgré la confiance immense qu’il projetait, Claude Lemieux cherchait encore ce sentiment d’appartenance.
Une équipe.
Une famille.
Un monde qui le comprenait.
Réjean Tremblay le dit lui-même : il faudrait un livre complet pour raconter Claude Lemieux.
Aujourd’hui, le Québec ne pleure pas seulement un champion.
Il pleure un personnage plus grand que nature.
Un homme complexe.
Un homme qui, malgré toutes ses victoires, semblait parfois porter des batailles invisibles que peu de gens voyaient réellement.
