Pendant des années, TVA Sports a été présentée comme le boulet de Québecor.
La chaîne sportive perdait de l’argent. Près de 300 millions de dollars en 12 ans. Les critiques s’accumulaient. Les droits de la LNH coûtaient une fortune. Chaque rapport financier ramenait la même question : combien de temps encore Pierre Karl Péladeau allait-il accepter de financer cette aventure?
Aujourd’hui, le portrait est complètement renversé.
Ce n’est plus TVA Sports qui inquiète.
C’est TVA.
Ce qu'on réalise est brutal. Pour une quatrième année consécutive, le réseau TVA a perdu plus de 50 millions de dollars. Plus précisément, plus de 53 millions se sont évaporés durant le dernier exercice financier. Pendant ce temps, Noovo a perdu près de 36 millions.
On ne parle plus d’une mauvaise année.
On ne parle plus d’un ralentissement temporaire.
On parle d’un modèle d’affaires qui saigne depuis des années pendant que les revenus publicitaires migrent vers Google, Meta, YouTube, Netflix et les géants du numérique.
Le plus inquiétant, c’est que même après des coupes massives, des abolitions de postes, des annulations de productions et des compressions à répétition, les pertes continuent de s’accumuler.
Pierre Karl Péladeau lui-même ne cache plus l’ampleur du problème.
« Sinon, on s’en va tous ensemble au casse-pipe », a-t-il lancé récemment.
Ce n’est pas le langage d’un dirigeant confiant.
C’est le langage d’un dirigeant qui voit le mur approcher. Le communiqué de la direction de TVA... annonce que ça sent la fin...
"TVA a fait tout ce qui était en son pouvoir pour réduire ses charges d’exploitation. Ces mesures ont généré des économies substantielles, mais ne suffisent pas à compenser la chute constante des revenus publicitaires."
Ouch. Les dirigeants sont-ils en train de nous préparer à la fermeture prochaine de la chaîne?
Et pendant que TVA lutte pour survivre, TVA Sports est en train de vivre exactement le scénario inverse.
Les séries des Canadiens de Montréal ont généré des cotes d’écoute gigantesques. Les revenus publicitaires explosent. Les abonnements progressent. Les annonceurs se battent pour être associés au hockey.
Plus important encore : Pierre Karl Péladeau a confirmé que les négociations avec Rogers pour les prochains droits nationaux de la LNH étaient « très avancées ».
Tout indique que TVA Sports conservera le hockey.
Et c’est là que le paradoxe devient extraordinaire.
Pendant des années, plusieurs observateurs croyaient que TVA Sports disparaîtrait avant TVA.
Aujourd’hui, certains commencent plutôt à se demander si ce n’est pas TVA qui pourrait éventuellement devenir le maillon faible du groupe.
Évidemment, personne ne parle d’une fermeture imminente du réseau généraliste.
Mais selon Péladeau lui-même, ça commence à sentir la fin.
Ce serait catatrophique au niveau des conséquences culturelles.
Mais les chiffres sont là.
Les pertes de TVA donnent mal au coeur.
Et selon Denis Dubois, ancien vice-président des contenus originaux chez Québecor, le marché québécois n’a probablement plus la capacité de soutenir deux grands réseaux généralistes privés.
« Ce que ça me dit, c’est qu’il n’y a pas de place pour deux chaînes généralistes privées au Québec. Ça a toujours été vrai, d’ailleurs. Ce l’était dans le temps de TQS, qui perdait de l’argent. Ce l’est encore plus aujourd’hui. »
« À un moment donné, un des deux joueurs va finir par débarquer », affirme-t-il.
Cette phrase résonne comme un avertissement.
D’autant plus qu’une fusion entre Bell et Québecor apparaît pratiquement impossible. Même si cela devrait être la solution selon Dubois.
"Devant ce genre de situation, ces deux grands ennemis auraient intérêt à se réunir. Québecor a une importante force de frappe dans le marché francophone. Bell Média est très implanté dans le reste du pays. En ayant un partenariat au sein d’une chaîne québécoise, ça permettrait de négocier les droits de certaines émissions avec le Canada anglais."
« Ça nous donnerait plus de moyens pour faire face aux plateformes américaines. Mais malheureusement, ça n’arrivera jamais »,
Les deux groupes se livrent une guerre commerciale depuis des décennies. Québecor et Bell s’affrontent sur le terrain du sans-fil, de l’internet, des médias et de la télévision. Imaginer les deux entreprises s’asseoir à la même table pour sauver leurs chaînes généralistes relève presque de la science-fiction.
Pendant ce temps, TVA Sports devient tranquillement l’actif le plus stratégique du groupe.
Le hockey demeure l’un des derniers produits capables de rassembler plus d’un million de Québécois devant leur téléviseur au même moment.
Aucune série dramatique ne produit ce genre de chiffres.
Aucune émission de variétés ne génère ce niveau d’engagement.
Aucune plateforme numérique québécoise ne peut reproduire ce phénomène.
Voilà pourquoi Québecor semble prêt à tout pour conserver la LNH.
Même si le prochain contrat risque de coûter une fortune.
Même si Rogers tente vraisemblablement de faire monter les enchères.
Même si les risques financiers demeurent énormes.
Car sans hockey, TVA Sports perdrait sa raison d’être.
Et avec le hockey, TVA Sports pourrait finalement devenir l’un des piliers de la survie médiatique de Québecor.
C’est probablement le plus grand revirement de situation de toute cette saga.
Pendant plus d’une décennie, TVA Sports était perçue comme le problème.
Aujourd’hui, plusieurs commencent à croire qu’elle pourrait devenir la solution,
La question qui plane maintenant est simple.
Si Pierre Karl Péladeau doit continuer à couper, à sabrer et à faire des choix difficiles dans les prochaines années, quelle propriété va-t-il protéger en priorité?
Le réseau TVA qui perd plus de 50 millions par année?
Ou TVA Sports, qui s’apprête vraisemblablement à conserver le produit le plus puissant de tout le marché médiatique québécois?
Poser la question, c'est y répondre.
TVA va finir par mourir... et TVA Sports... va survivre...
