Le récit tragique de Michel Bergeron donne frois dans le dos: quand le hockey coûte une famille.
Il y a des carrières qui font rêver. Et il y a des vies qui, quand on les regarde de trop près, laissent un goût amer.
Celle de Michel Bergeron appartient aux deux catégories.
Pendant cinquante ans, le Tigre a rugi. Derrière les bancs. Devant les caméras. Dans les vestiaires. Dans les salons du Québec. Il a gagné, perdu, explosé, diverti. Il est devenu une figure mythique du hockey francophone. Mais pendant qu’il bâtissait cette légende, quelque chose d’autre s’effritait lentement, silencieusement, irréversiblement : sa famille.
Aujourd’hui, à l’approche de ses 80 ans, Michel Bergeron ne se cache plus. Il regarde sa vie avec une lucidité brutale.
« J’ai fait plein d’erreurs durant toutes ces années. Je ramenais la défaite à la maison. Des erreurs monumentales, autant dans mon travail que dans ma vie personnelle. J’ai négligé ma famille. »
Ce ne sont pas des mots lancés à la légère. Ce sont des aveux.
Une épouse qui portait tout.
Dans la vie d’un entraîneur, surtout à cette époque, il y avait une règle non écrite : sur la glace, il est le patron. À la maison, c’est sa conjointe qui tient tout debout.
Pour Michel Bergeron, cette femme, c’est Michèle.
Ils se rencontrent en 1974. Ils se marient en 1978. Et dès ce moment-là, elle devient le pilier invisible d’une carrière dévorante.
« Quand je dis que j’ai été chanceux dans la vie, c’est que j’ai une femme extraordinaire qui a accepté mon mode de vie avec tout ce que ça pouvait comporter. »
Ce mode de vie, c’était l’absence. Les déplacements. Les saisons interminables. Les déménagements constants : Trois-Rivières, Québec, New York, retour à Québec, Montréal, Sainte-Agathe.
Pendant que Michel vivait au rythme des matchs, Michèle s’occupait de tout.
Les maisons. Les écoles. Les enfants.
« Sans elle, je n’aurais pas fait le tiers de ce que j’ai fait. Elle a tout pris en main : vendre la maison, acheter la prochaine, s’occuper des enfants et de leur école. Quand on a fait construire la maison à Lorraine, j’ai tout choisi. Ça faisait aussi mon affaire; on ne s’obstinait pas, je pouvais faire ce que je voulais. »
Il le dit aujourd’hui avec une honnêteté désarmante. À l’époque, ça lui convenait. Il avançait. Elle suivait. Elle portait.
Et elle se taisait.
Père absent.
Michel Bergeron a eu quatre enfants. Une fille d’un premier mariage. Trois autres avec Michèle.
Mais il n’était presque jamais là.
Il ne le nie pas.
« Dieu sait que j’ai été un père absent. Mes enfants me disaient que je n’étais pas souvent à la maison. L’hiver, c’était le hockey. Mais l’été, je passais trop de temps au golf. »
Il reconnaît aussi son tempérament excessif.
« J’étais un excessif. Je l’ai été toute ma vie, dans tout. Quand j’aime un plat, je peux en manger cinq jours de suite. Je ne peux pas changer. »
À la maison, il était renfermé. Peu démonstratif. Incapable de dire facilement “je t’aime”.
« J’avais de la misère à dire à mes enfants que je les aimais, parce que j’ai été élevé comme ça. Quand je regarde le lien qui unit mes enfants aux leurs, c’est complètement différent. »
Et quand les Nordiques ou les Rangers perdaient?
C’était le silence.
Michèle demandait aux enfants de ne pas faire de bruit.
Parce que papa venait de perdre.
Il ramenait tout à la maison.
Un héritage émotionnel brisé
Michel Bergeron a perdu son père le jour même de l’anniversaire de celui-ci. Crise cardiaque. 47 ans.
Un choc fondateur.
Il dit ne pas avoir connu son père comme il l’aurait voulu.
Toujours occupé. Peu présent. Peu démonstratif.
Exactement ce qu’il est devenu.
Il raconte encore cette journée où son père les avait conduits à la messe en Cadillac, fier de montrer la voiture.
Michel s’était juré qu’un jour, lui aussi aurait sa Cadillac.
Des années plus tard, avec les Rangers, son premier achat fut justement une Cadillac.
« J’aurais aimé qu’il me voie. »
Toute sa vie, Michel Bergeron a couru après ce regard-là.
Et sans s’en rendre compte, il a reproduit le même schéma avec ses propres enfants.
La santé ignorée, jusqu’au mur
La colère a longtemps été son carburant.
Mais elle a laissé des traces.
Son épouse n’a jamais aimé son surnom de Tigre.
Elle avait peur.
Elle craignait que sa rage lui coûte la vie.
Elle avait raison.
Quand on lui a installé un pacemaker, la première question de Michel Bergeron au médecin n’a pas été : est-ce que je vais survivre?
C’était : est-ce que je vais pouvoir jouer au golf?
Il n’a pas pensé à son cœur.
Quand Serge Savard lui a refusé un poste d’entraîneur, il n’a pas pensé à sa santé. Il a pensé à sa déception.
Aujourd’hui, il admet qu’il aurait voulu vivre autrement.
« On n’a pas fait beaucoup de voyages. Je le regrette aujourd’hui. »
Il se console avec ses petits-enfants.
« C’est tout le temps le party au village. »
Une façon de se rattraper.
Tardivement.
Le poids des morts
Guy Lafleur.
Mike Bossy.
Jean Pagé.
Pierre Rinfret.
Yvon Pedneault.
Ils partent les uns après les autres.
Michel Bergeron pense à eux constamment.
Aux funérailles de Guy et de Mike, il a observé leurs conjointes.
Il a vu la douleur.
Il a compris.
« Elles venaient de perdre leur âme sœur. »
Ça l’a marqué profondément.
Parce qu’il sait que Michèle aurait pu vivre la même chose.
Une carrière brillante, une vie cabossée
Michel Bergeron ne nie rien.
Il regarde sa carrière avec fierté.
Mais sa vie personnelle avec regrets.
« Je sais ce que j’ai fait, et j’aurais aimé que ce soit mieux. »
Il sait qu’il a utilisé sa femme comme une force tranquille, comme une intendante silencieuse.
Il sait qu’il a imposé son rythme à tout le monde.
Il sait qu’il a été dur.
Et il sait aujourd’hui que certaines blessures ne se réparent jamais complètement.
L’homme derrière le Tigre
Michel Bergeron restera un pionnier.
Un ancien camionneur devenu entraîneur dans la LNH.
Un passionné.
Un homme au cœur immense.
Mais aussi un homme qui admet avoir abandonné sa famille pour une carrière.
Qui admet avoir laissé Michèle tout gérer.
Qui admet avoir été un père absent.
Qui admet avoir ignoré son propre corps.
Ce n’est pas un récit glorieux.
C’est un récit humain.
Brut.
Inconfortable.
Et profondément triste.
Michel Bergeron est aujourd’hui entouré de ses proches.
Il est vivant.
Il est conscient.
Il est lucide.
Et c’est peut-être ça, le plus bouleversant : entendre un homme regarder derrière lui et dire, simplement :
« J’ai été chanceux… mais j’aurais aimé faire mieux. »
Un cœur gros comme la terre.
Un cœur rempli de regrets.
Et une vie entière passée à courir après la victoire... pendant que sa famille attendait à la maison.
