Le silence d’Alain Crête n’aura pas duré longtemps.
Et sa sortie est claire, directe, cinglante de simplicité : non, il n’a pas été forcé vers la sortie. Après des semaines de spéculations, de murmures dans les corridors et de théories alimentées par le climat toxique autour de RDS, l’homme a décidé de reprendre le contrôle du récit.
Et il le fait avec ses mots, sans détour :
« Je quitte le hockey parce que je ne veux plus que la Ligue nationale décide de mon horaire. »
Une phrase forte. Une phrase qui sonne comme une libération. Mais aussi une phrase qui soulève, malgré elle, encore plus de questions qu’elle n’apporte de réponses.
Parce qu’en surface, tout est logique. À 67 ans, bientôt 68, après plus de 40 ans de carrière, Crête parle d’un départ réfléchi, mûri, planifié.
« Ça fait un bout de temps que les gens proches de moi le savent », explique-t-il.
Il insiste :
« Il n’y a pas de raison particulière. Je suis comme tout le monde, je ne rajeunis pas. » Il parle de voyages, d’un safari avec sa femme, d’un horaire enfin libéré. Il lance même, avec son humour bien connu :
« Je pars sans regret ; je ne laisse rien derrière. »
Et encore :
« Jamais, dans toutes ces années, je ne me suis présenté en ayant l’impression de faire une job. » Tout est cohérent. Tout est humain. Tout est crédible.
Mais est-ce que c’est toute la vérité?
Parce que le contexte, lui, ne ment pas. Il est lourd. Il est brutal. Il est impossible à ignorer. Au moment précis où Crête quitte, RDS traverse la pire crise de son histoire.
Les droits du Canadien ont coulé le réseau des sports.
Pendant des années, la chaîne a bâti son identité autour du CH, au point d’en devenir dépendante, presque prisonnière.
Mais aujourd’hui, cette dépendance est devenue un poison. On parle d’un modèle où RDS diffusait environ 60 matchs régionaux, un volume qui assurait visibilité, revenus publicitaires et domination du marché.
Or, dans le nouveau cycle, on tombe à 45 matchs. Une chute brutale. Et surtout, une réalité financière catastrophique : chaque match coûterait autour de 500 000 $ de plus qu’il ne rapporte.
C’est intenable. Et pourtant, RDS continue. Pourquoi? Par orgueil. Par positionnement. Pour ne pas disparaître du paysage.
Parce que perdre le Canadien, c’est perdre son identité, sa raison d’être, sa marque. C’est une stratégie de survie… mais une stratégie qui saigne.
On continue de payer trop cher pour rester pertinent, pour garder une place dans le cœur des partisans, pour maintenir une illusion de stabilité.
Mais en coulisses, ça fait mal. Très mal. Et c’est exactement ce genre de décisions (émotionnelles, identitaires, presque symboliques) qui ont contribué à plonger RDS dans la situation précaire qu’on connaît aujourd’hui.
Les revenus chutent. Les rumeurs de vente se multiplient. Bell Media se désengage progressivement du sport. Et surtout, une réalité dérangeante s’impose : le modèle même qui a permis à Crête de bâtir sa carrière est en train de s’effondrer.
Alors quand il affirme qu’il ne veut plus que « la Ligue nationale décide de son horaire », on peut y voir une fatigue bien normale… mais aussi une lucidité.
Celle d’un homme qui comprend que ce métier-là, tel qu’il l’a connu, n’existera plus de la même façon dans deux, trois ans. Celle d’un vétéran qui voit venir la tempête et qui choisit de descendre du train avant qu’il ne déraille.
Et il y a cette phrase lourde de sens :
« Moi, je vais être assis dans mon salon et je vais les regarder. » Comme s’il acceptait déjà que ce “eux” pourrait évoluer, changer… ou même disparaître.
Faut-il le croire quand il dit qu’il part de lui-même? Oui. Probablement. Rien dans son ton ne sonne faux. Rien ne laisse croire à un homme amer ou poussé vers la sortie contre son gré. Mais faut-il croire que le contexte n’a joué aucun rôledans sa décision? Ça, c’est beaucoup plus difficile.
Parce qu’au Québec, en ce moment, les départs s’accumulent. Les piliers quittent. Les institutions tremblent. Et chaque retraite, aussi légitime soit-elle, s’inscrit dans un mouvement plus large.
Alain Crête part peut-être librement. Mais il part aussi au bon moment.
Dans tous les cas, il veut être bien clair: on ne l'a pas mis à la porte.
