C’est finalement Joe Sakic, et non un politicien, un milliardaire québécois ou un dirigeant de la LNH, qui vient de faire ce qu’aucun acteur du dossier n’avait osé faire depuis trente ans : ouvrir clairement la porte à un match de saison régulière au Centre Vidéotron.
Pas un match hors-concours, pas un match inutile d’avant-saison, pas un exercice de relations publiques comme Québec en a vu des dizaines depuis 1995. Un vrai match qui compte, avec une équipe qui doit s’envoler le lendemain pour continuer sa saison comme si de rien n’était.
Un match qui ramène à Québec, le temps d’une soirée, une partie de ce que les Nordiques représentaient autrefois. Et ce geste, ce symbole, cette audace ne vient pas de Québecor, ni de la Ville de Québec, ni de François Legault, ni de Gary Bettman. Il vient de Joe Sakic, ancien capitaine des Nordiques, idole de toute une génération, et aujourd’hui l’un des dirigeants les plus respectés de la LNH.
La scène était presque irréelle. Dans une salle de conférence du Ball Arena, Sakic accueillait le journaliste du Journal de Montréal vêtu du chandail bleu des Nordiques, comme si lui-même savait que cette entrevue allait déclencher un tremblement de terre émotionnel à Québec.
Quand on lui a demandé ce qu’il pensait de l’idée de disputer un match régulier dans la Vieille Capitale, il n’a pas hésité. Aucun détour. Aucun “on verra”. Aucun discours corporatif. Un simple sourire, puis une phrase qui, en quelques secondes, a réveillé une ville entière :
« On aimerait jouer un match à Québec. On n’aurait aucun problème avec ça. On se rendrait là-bas avec ces chandails et on jouerait au Centre Vidéotron. »
Et comme si ce n’était pas suffisant pour mettre le feu à Québec, il a ajouté que la haute direction de l’Avalanche (la famille Kroenke qui est propriétaire), avait “déjà pensé” sérieusement à l’idée.
«La haute direction y a déjà pensé. Pas besoin de préciser qui ou de dévoiler des détails, tu n’as pas à tout savoir. Mais je sais que l’organisation serait all in. Ç’a beaucoup de sens. Ce n’est pas du tout une idée folle»,
Wow. Cela veut tout dire. Le "deal" du match de saison régulière est déjà dans la poche.
Mais cette euphorie, aussi légitime soit-elle, s’est rapidement transformée en amertume lorsqu’on a compris que l’adversaire logique, le Canadien de Montréal, serait exclu du projet pour une raison qui relève à la fois du grotesque et de l’absurde : la fameuse patch RBC, obligatoire sur le chandail coloré du CH, qui empêche Montréal de porter un uniforme compatible avec le bleu des Nordiques version Avalanche.
La LNH déteste les matchs couleur contre couleur, le CH refuse que l’emplacement de la patch soit déplacé, et l’Avalanche tient à porter LE chandail qui justifie l’événement.
Résultat : le match le plus attendu depuis 1995, celui que tout Québec aurait voulu voir, celui qui aurait mis le Centre Vidéotron en fusion, ne pourra même pas se jouer contre Montréal.
Et c’est précisément là que la tristesse s’installe. Parce que le geste de Sakic, admirable et sincère, devient malgré lui une démonstration supplémentaire de ce que vivent les partisans des Nordiques depuis trente ans : les hommages, les clins d’œil, les chandails rétro, les soirées thématiques, les commémorations, ça, on peut leur donner.
Mais le retour d’une équipe, le vrai hockey, la saison au complet… ça, jamais. En accueillant un match officiel de la LNH, Québec touchera du bout des doigts ce qu’elle a perdu, mais seulement pour une soirée, seulement par politesse, seulement parce que ça remplit les coffres.
Québec deviendra enfin une ville de la LNH… mais uniquement lorsque les autres équipes voudront profiter de son engouement pour se faire de l’argent.
Et la banque du Canadien de Montréal ne veut rien savoir de perdre leur commandite pour un jour. Ouch. Les Nordiques sont vraiment... au fond du trou...
Et pendant que Sakic offre aux Québécois une parcelle de ce qu’ils réclament depuis une génération, Québecor, pour sa part, continue d’occuper son territoire habituel : la nostalgie rentable, celle qu’on exploite dès qu’il faut remonter les cotes d’écoute ou remplir un amphithéâtre désert.
TVA Nouvelles, fidèle à elle-même, sautait déjà sur l’occasion pour faire des vox pops en demandant aux gens “s’ils sont fiers du chandail”, produisant des images aussi malaisantes:
Et pendant qu’on agite le chandail bleu pour stimuler la fibre nostalgique, Péladeau, lui, investit partout sauf dans le hockey : Moment Factory, les Alouettes, Freedom Mobile… tout, sauf les Nordiques.
Et ce match de saison régulière risque de devenir le symbole final de cette contradiction grotesque : Québec reçoit un match parce que l’Avalanche l’a voulu, pas parce que Québecor a bougé.
Le plus cruel dans cette histoire, c’est que ce match risque d’être magnifique. Le Centre Vidéotron plein à craquer. Les chandails bleus partout. La musique, les pancartes, les anciens joueurs, l’émotion qui remonte d’un coup.
Les partisans auront l’impression, le temps de quelques heures, que quelque chose renaît. Et pourtant, derrière la beauté de l’événement, on sent déjà la morsure du lendemain : ce n’est pas un début, c’est un hommage.
Une soirée où Québec va vibrer comme une vraie ville de la LNH… avant de redevenir ce qu’elle est depuis trente ans : un marché nostalgique, rentable, mais non considéré.
Le plus amer, c’est que si ce match a vraiment lieu, il deviendra probablement l’événement le plus marquant de l’histoire récente du Centre Vidéotron… et simultanément le clou final dans le cercueil du rêve de la LNH à Québec.
Le Centre Vidéotron aura enfin son match de saison régulière… mais ce ne sera jamais SON équipe. Sakic, lui, aura donné plus à Québec en une entrevue que Pierre Karl Péladeau en dix ans. Et c’est sans doute la chose la plus triste de toute cette histoire.
