Revenir au jeu devrait être une libération. Un soulagement. Une ligne claire tracée entre l’avant et l’après.
Dans le cas de David Reinbacher, ce retour ressemble plutôt à un rappel brutal de tout ce qui pèse déjà trop lourd.
Samedi après-midi, à la Place Bell, le défenseur du Rocket de Laval est de retour en uniforme face aux Monsters de Cleveland.
Premier match en deux semaines, après une blessure subie le 24 janvier contre Calgary, à la suite d’un contact de Martin Frk. Sur papier, c’est une bonne nouvelle.
Dans la vraie vie, c’est un épisode de plus dans une séquence qui commence à ressembler à une routine malsaine.
Depuis son arrivée en Amérique du Nord, les blessures s’empilent.
Arrêts forcés. Retours graduels. Rechutes. Incertitude médicale. Silence organisationnel.
Le vocabulaire est toujours le même, les communiqués aussi. Et à chaque fois, le même effet pervers : le doute revient, plus fort.
Le timing, encore une fois, est cruel.
Parce que ce retour survient alors que son nom circule.
Pas à voix basse.
Pas comme une option lointaine.
Comme un actif central dans des discussions majeures.
Saint-Louis. Pittsburgh, avant que le portrait ne se clarifie.
Des centres établis. Des ailiers top-6. Des conversations qui avancent pendant que le principal intéressé se bat pour obtenir un feu vert médical.
Revenir au jeu dans ce contexte-là, ce n’est pas une victoire. C’est une audition.
Chaque présence devient un examen.
Chaque contact est scruté. Chaque match est interprété à travers un prisme qui n’a rien à voir avec le développement.
Le regard n’est plus pédagogique, il est marchand. Le joueur n’est plus seulement un espoir, il est une valeur marchande qu’on tente de stabiliser.
La pression est immense. Et elle ne vient pas seulement des autres équipes.
Les réseaux sociaux ont fait de Reinbacher un symbole. Bust. Flop. Erreur historique. Cinquième choix raté.
La nuance n’existe plus. Les blessures ont transformé un parcours normal en procès public permanent.
Peu importe les minutes jouées à Laval, peu importe l’utilisation dans toutes les situations, peu importe la contribution silencieuse à une équipe qui trône au sommet de sa division : le mot qui revient, c’est blessé. Encore.
Le chiffre est révélateur.
Sur 45 matchs disputés par le Rocket cette saison, Reinbacher en a joué 33.
Ce n’est pas catastrophique pour un vétéran.
Pour un espoir qui doit accumuler des répétitions, bâtir son identité nord-américaine et solidifier sa confiance, c’est loin d’être idéal.
Chaque absence freine l’élan. Chaque retour remet les compteurs à zéro.
Dans un monde idéal, le scénario serait tout autre.
Sans ces blessures à répétition, Reinbacher aurait suivi un chemin clair.
Une saison complète à Laval. Une progression stable. Un rôle assumé. Une transition graduelle vers Canadiens de Montréal.
Peut-être même déjà des minutes régulières dans la LNH, à l’abri du bruit et des rumeurs.
La réalité est à l’opposé. Le développement est haché. La perception est biaisée. Et la distraction est constante.
Ce qui rend la situation encore plus lourde, c’est la gestion du narratif. On parle de retours possibles. On laisse planer l’idée d’un match le lendemain.
On protège l’image. On évite les mots qui fâchent.
Mais à force de vouloir rassurer, on alimente exactement ce qu’on cherche à calmer : l’impression que rien n’est jamais vraiment réglé.
Le parallèle avec d’autres dossiers blessure est inévitable. Et à certains égards, la spirale actuelle est encore plus inquiétante.
Le corps de Reinbacher est devenu un point d’interrogation récurrent.
Pas une alerte ponctuelle. Une variable permanente.
Dans une ligue où la disponibilité est une qualité à part entière, c’est une étiquette lourde à porter à 20 ans.
Le dilemme pour l’organisation est brutal.
L’échanger maintenant, c’est vendre à rabais.
Le garder, c’est accepter l’incertitude.
Le faire jouer, c’est prendre un risque.
Le protéger, c’est voir sa valeur stagner.
Chaque option a un coût.
Et pendant que les dirigeants jonglent avec ces scénarios, Reinbacher tente simplement de retrouver un rythme normal.
De jouer. De s’installer. De faire ce qu’il a toujours fait : défendre, lire le jeu, prendre de la place.
Ce retour contre Cleveland n’efface rien.
Il ajoute une couche. Il relance la discussion. Il redonne de l’oxygène à une spirale qui ne demandait qu’un prétexte pour repartir.
Parce que le vrai problème n’est pas ce match-là.
Le vrai problème, c’est tout ce qu’il représente.
Un espoir coincé entre deux mondes.
Celui d’un projet qu’on devrait protéger, et celui d’un actif qu’on tente de monnayer.
Un jeune défenseur qui n’a jamais demandé à devenir un dossier politique. Un joueur dont le développement est désormais parasité par des enjeux qui le dépassent.
Revenir au jeu devrait être simple.
Pour David Reinbacher, c’est devenu un symbole.
Et tant que cette spirale continuera d’être alimentée par les blessures, les rumeurs et la pression publique, chaque retour aura un goût amer.
Le naufrage ne se produit pas en un seul choc.
Il se fait par vagues successives.
Misère...
