À Milan, le Canada ne se cache plus.
Il ne fait même plus semblant.
Cette équipe ne veut pas seulement gagner la médaille d’or. Elle veut faire mal. Physiquement. Mentalement. Stratégiquement.
Et Jon Cooper l’assume désormais ouvertement.
Milieu de troisième période contre la Finlande. Le Canada tire de l’arrière. Pause publicitaire. Tout le monde s’attend à voir débarquer l’option nucléaire : Macklin Celebrini, Connor McDavid, Nathan MacKinnon.
Mais Cooper envoie plutôt Sam Bennett, Brad Marchand et Tom Wilson.
Trois joueurs qui ne font pas dans la dentelle.
Résultat immédiat : chaos dans l’enclave, Bennett et Marchand campés devant le filet, Erik Haula renverse Marchand sur son propre gardien, Shea Theodore décoche… égalité.
Voilà l’identité du Canada version 2026.
Une équipe capable de produire du hockey de vitrine, mais aussi de transformer un match en guerre de tranchées quand ça compte.
« Ces trois-là affectent le match différemment des trois Mack, expliquait Cooper. Tout le monde s’attend à ce qu’un trio marque et que l’autre ne marque pas, et c’est très approprié que l’ardeur au travail [du trio de Bennett] ait mené à un but. »
Puis il a ajouté, sans détour :
« Il y a aussi de l’intimidation. Ils font réfléchir l’adversaire, ils le fatiguent, et ils préparent le terrain pour le trio suivant. C’est pourquoi ce trio est incroyable. »
Message clair : le Canada a choisi sa voie.
Ce trio n’est pas là pour faire joli. Il est là pour user l’adversaire, pour salir la peinture, pour faire perdre patience aux défenseurs, pour imposer un rythme brutal que peu d’équipes peuvent soutenir pendant 60 minutes.
Tom Wilson l’a résumé parfaitement dans les corridors de l’aréna Santagiulia :
« Quand on a été choisis, on s’est dit qu’on pouvait créer du chaos contrôlé. Marchand et Bennett sont détestables à affronter, mais quand tu formes un trio avec eux, ça peut être très plaisant pour nous, mais ça va être horrible pour les Américains.. »
Dans la tête de Wilson, il fait peur aux États-Unis.
Face aux Finlandais, hermétiques, structurés, disciplinés, le Canada dominait déjà territorialement. En deuxième période seulement, c’était 14 tirs contre 3. Mais la majorité venait de la périphérie. L’enclave restait fermée.
Alors Cooper a insisté.
Encore Bennett. Encore Marchand. Encore Wilson.
Trois vétérans qui totalisent cinq bagues de la Coupe Stanley. Trois joueurs qui comprennent que les matchs éliminatoires ne se gagnent pas seulement avec des mains rapides.
Ils se gagnent avec des détails.
Prenez la mise en jeu précédant le but égalisateur. Marchand tape sans arrêt du bâton pour attirer l’attention du juge de lignes.
Que disait-il ?
« Ça va rester entre le juge de lignes et moi », a-t-il répondu, sourire en coin.
Bennett a renchéri :
« Je ne sais pas, il crie tout le temps. Souvent, j’arrête de l’écouter. »
Mais le défenseur finlandais Esa Lindell recule de quelques pouces. Wilson gagne la course à la rondelle libre. Vingt secondes plus tard, la rondelle est dans le filet.
« Il y a tellement de petites choses qui aident à gagner un match », a simplement constaté Wilson.
Ce sont ces petites choses qui ont ramené le Canada dans le match.
Ce sont ces petites choses qui ont mené au but gagnant de Nathan MacKinnon avec 35,2 secondes à faire.
Même là, rien n’a été gratuit.
« Macklin (Celebrini) a gagné quelque chose comme huit batailles pour garder la rondelle en zone offensive », s’émerveillait Wilson.
Huit batailles.
Avant même que McDavid et MacKinnon puissent faire parler leur talent.
C’est ça, l’équilibre du Canada : du papier sablé pour ouvrir la porte, des artistes pour finir le travail.
Brad Marchand, lui, ne se gêne pas pour dire à quel point il apprécie cette chimie improbable :
« On s’est souvent affrontés au fil des ans, on a une idée de comment on joue. Et c’est bien de pouvoir patiner sans craindre qu’ils m’arrachent la tête ! »
Et maintenant ?
Maintenant, c’est les États-Unis.
Une finale olympique.
Un an après la folie des 4 nations.
Cette fois, pour l’or.
Côté canadien, le ton est clair : on va jouer dur. Très dur.
Mais du côté américain, le discours est complètement différent.
Relax.
Détendu.
Presque nonchalant.
Brady Tkachuk a donné le ton dès vendredi soir :
« Je vais faire ce que je fais toujours : manger des pâtes, passer du temps, relaxer. Si on suranalyse, on manque le côté amusant. »
Pas d’anxiété. Pas de nervosité.
Matthew Tkachuk, lui, affirme que Tom Wilon le fait rire parce qu'il croit vraiment qu'il fait peur au vestiaire américaine.
" Il est vraiment drôle de penser qu'il peut nous intimider. Je pense qu'il est plutôt complexé pour dire une telle chose".
Juste du plaisir.
« On n’aurait pas pu écrire un meilleur scénario. On voulait se placer dans cette position, peu importe contre qui. Maintenant que notre adversaire est confirmé, tout se passe pour une raison. »
Et surtout, aucune peur du trio Bennett–Marchand–Wilson.
Aucune.
Charlie McAvoy l’a dit franchement après leur victoire facile contre la Slovaquie : les Américains se sentent reposés, confiants, et convaincus qu’ils peuvent absorber le jeu physique.
Ils ont roulé leurs quatre trios. Ils ont économisé de l’énergie. Quinn Hughes a été le seul à dépasser 20 minutes. Clayton Keller a même pu se dégourdir les jambes en troisième période.
Pendant que le Canada arrachait une victoire émotive contre la Finlande, eux menaient 5-0 après 40 minutes.
Mike Sullivan a même pu retirer Tage Thompson par précaution.
Connor Hellebuyck, lui, admettait presque s’être ennuyé :
« Je préfère assurément les matchs serrés. Ce soir, j’ai commencé à m’ennuyer et ça m’a coûté un but. Des fois, j’essaie d’en faire un peu trop. »
Traduction : ils sont frais.
Et ils le savent.
Brady Tkachuk a même replacé la finale dans une perspective historique :
« Il y a eu 1980. La Coupe du monde de 1996 a aussi été bonne pour notre génération. C’est notre occasion de faire quelque chose pour la prochaine génération. »
Pendant ce temps, dans le vestiaire américain, le chandail de Johnny Gaudreau est accroché. Un rappel émotionnel constant.
McAvoy :
« Je sais qu’il nous regarde d’en haut et qu’il sourit en sachant qu’on s’en va en finale. »
Bref.
Le Canada arrive avec ses guerriers.
Les États-Unis arrivent avec leur fraîcheur.
D’un côté, une équipe qui accepte de souffrir pour gagner.
De l’autre, une équipe qui se sent invincible.
Dimanche, ces deux philosophies vont entrer en collision.
Et une chose est certaine : le Canada ne reculera pas.
Pas avec Bennett.
Pas avec Marchand.
Pas avec Wilson.
Ils ont été choisis pour ça.
Pour rendre chaque pouce de glace inconfortable.
Pour faire réfléchir.
Pour fatiguer.
Pour préparer le terrain aux artistes.
Et quand Cooper parle d’« intimidation », ce n’est pas une figure de style.
C’est un plan de match.
La finale est lancée.
