La scène s’est éteinte dans un silence étrange, presque irréel, au Vieux Clocher de Magog. Julien Lacroix n’a pas terminé son spectacle comme les autres fois.
Il est revenu au micro, le ton plus grave, pour dire que c’était fini. Pas une pause. Pas un recul stratégique. Fini. Un humoriste de 33 ans qui quitte, épuisé, après avoir tenté de revenir sans jamais obtenir ce que toute société prétend pourtant valoriser : une seconde chance.
Ce qui s’est passé dans les derniers jours dépasse le simple cas d’un artiste controversé. Ça expose quelque chose de plus profond, de plus dérangeant. Une mécanique collective qui décide, sans procès, sans cadre clair, qui a le droit de revenir et qui doit disparaître pour de bon.
Julien Lacroix l’a dit lui-même :
“Ma famille passe avant tout. Et nous sommes fatigués, physiquement, mentalement.” Il reconnaît des comportements déplacés, il assume, mais il rejette catégoriquement l’étiquette qui lui colle à la peau depuis 2020.
“Je le répète clairement : je n’ai violé personne. Je ne suis pas un prédateur.” Et pourtant, c’est exactement ce portrait qui a fini par l’écraser.
Ce qui choque, ce n’est pas seulement sa chute. C’est l’impossibilité de se relever.
Parce que des tentatives, il y en a eu. Une thérapie. La sobriété. Une remise en question. Un retour discret, sans tambour ni trompette, dans des salles modestes.
Plus de 40 000 spectateurs ont payé pour le voir. Quarante mille. Ce n’est pas marginal, ce n’est pas anecdotique. C’est un signal clair qu’une partie du public était prête à lui redonner une place.
Mais ce n’est pas le public qui a fermé la porte. C’est le milieu.
Dès que Juste pour rire a tenté de le ramener dans un cadre plus visible, la réaction a été immédiate, brutale. Des humoristes ont explosé publiquement.
L'humoriste jaloux Erich Preach, sans filtre, a dénoncé “le move le plus déconnecté que tu aurais pu faire”, en s’attaquant directement à la direction du festival.
Christine Morency a parlé d’une décision qui la mettait “en tabarnak”, se disant profondément déçue de son propre milieu. D’autres artistes, auteurs, comédiens ont embarqué, évoquant la sécurité, les victimes, les doubles standards.
Dans le fond, elle ne voulait pas que Julien Lacroix menace son succès... car elle sait qu'il est bien plus talentueux qu'elle.
Le message était clair : pas ici. Pas avec nous.
Et c’est là que la question devient inévitable. Est-ce que c’est encore une question de justice… ou est-ce devenu une question de territoire, de pouvoir, d’image à protéger ?
Parce qu’au même moment, ailleurs, d’autres figures publiques avec des passés infiniment plus lourds continuent d’exister, de performer, d’être applaudies.
C’est exactement ce qui a fait exploser Richard Martineau en ondes. Et cette sortie-là, elle ne peut pas être ignorée.
Martineau n’a pas nuancé, il n’a pas pesé ses mots, il a littéralement pété une coche. Une colère brute, frontale, dirigée contre ce qu’il considère comme une hypocrisie profonde du Québec médiatique et culturel.
Ça va vous prendre quoi??? 😡
— QUB radio (@QubRadio) March 25, 2026
L'éditorial de @rmartineau007 sur la situation de Julien Lacroix
SEGMENT INTÉGRAL: https://t.co/Mfeokhz7CZ pic.twitter.com/QvW3jgrgyJ
“Ça va prendre quoi pour que vous soyez contents ? Vous voulez qu’il se suicide ? Sur scène ?”
La question est violente, mais elle frappe. Parce qu’elle met en lumière une escalade où rien ne semble jamais suffisant. Ni les excuses. Ni la thérapie. Ni le retrait. Ni le temps.
Et Martineau enchaîne avec une comparaison qui dérange encore plus.
Il parle de White B, un rappeur avec un passé criminel lourd, qui a purgé une peine de prison. Lui, il a eu droit à une deuxième chance. Il était sur scène, applaudi, accepté.
Il forçait des filles à vendre leur corps en les menaçant avec une arme à feu. Il a fait de la prison. Lui, il a le droit à une deuxième chance. Vous étiez où ?”
Ouch. D’un côté, quelqu’un qui a été condamné par le système judiciaire et qui réintègre la société. De l’autre, un humoriste qui n’a jamais été accusé, jamais jugé, mais qui se retrouve banni de facto.
“Lacroix n’a jamais fait de prison. Il n’a jamais été condamné. Mais lui, vous décidez qu’il n’a plus le droit de travailler.”
Et c’est là que Martineau frappe le plus fort :
“Vous parlez de compassion, de bienveillance, à longueur de journée. Mais lui, il est à terre, puis vous lui donnez des coups de pied dans la face. Gang d’hypocrites.”
Ce mot-là, hypocrisie, revient constamment dans cette affaire. Parce qu’il y a effectivement une incohérence difficile à ignorer.
Pourquoi certains reviennent, et d’autres non ?
Pourquoi Maripier Morin a pu reprendre sa place progressivement dans l’espace public, alors que Lacroix, malgré un cheminement similaire sur certains aspects, se heurte à un mur ?
Pourquoi Kevin Parent peut encore exister artistiquement, alors que d’autres sont rayés presque définitivement ?
Pourquoi cette différence de traitement ?
La réponse facile, ce serait de dire que chaque cas est unique. Et c’est vrai, en partie. Mais ça n’explique pas tout.
Parce qu’ici, il y a clairement eu une mobilisation interne. Une pression du milieu. Un refus collectif. Un message envoyé aux salles, aux producteurs, aux diffuseurs. Le courriel du Groupe Phaneuf, qui refuse toute association avec des artistes dénoncés, peu importe le statut légal, a eu un effet concret : aucune salle ne voulait risquer de perdre ses têtes d’affiche pour accueillir Lacroix.
Ce n’est plus une réaction. C’est un système.
Et dans ce système, la réhabilitation devient presque impossible.
Nathalie Normandeau l’a résumé de manière très dure, mais très claire : “Julien Lacroix a été victime d’une condamnation digne du Moyen Âge.” Elle parle d’un tribunal populaire qui refuse toute possibilité de retour, même après un travail sur soi.
Luc Ferrandez, de son côté, met le doigt sur un autre malaise : la peur. “Les hommes ont peur de parler, de peur d’être passés à la moulinette.” Un climat où la nuance devient risquée, où toute tentative de contextualisation peut être interprétée comme une prise de position dangereuse.
Et c’est peut-être ça, le fond du problème.
Ce n’est plus seulement une question de Julien Lacroix. C’est une question de climat. Une question de seuil. Une question de ce qu’on accepte comme société en matière de pardon, de réhabilitation, de retour.
Parce que si la seule issue possible, c’est l’exclusion permanente, alors il faut le dire clairement. Il faut assumer qu’il n’y a pas de retour. Qu’il n’y a pas de deuxième acte.
Mais dans ce cas-là, il faut arrêter de parler de réhabilitation ailleurs. Il faut arrêter de prétendre que les gens peuvent changer, évoluer, se reconstruire.
Parce que dans les faits, ce n’est pas ce qu’on observe ici.
Julien Lacroix n’a pas été blanchi. Il n’a pas été condamné non plus. Il est resté dans cette zone grise, où le jugement social prend toute la place. Et ce jugement-là, lui, ne prévoit aucune sortie.
Il termine son message en disant que le climat actuel rend la nuance dangereuse. Que même ceux qui le soutiennent n’osent plus le faire publiquement.
C’est peut-être la phrase la plus inquiétante de toute cette histoire.
Parce qu’une société où la nuance devient risquée, ce n’est pas une société plus juste. C’est une société plus dure. Plus rigide. Plus impulsive.
Et aujourd’hui, elle vient de perdre un humoriste qui, qu’on l’aime ou non, avait encore un public, encore une voix, encore quelque chose à dire.
Pas parce qu’un tribunal l’a décidé.
Parce que le bruit était devenu trop fort.
