Honte à Geoff Molson: il refuse l’hommage pour Jacques Demers

Honte à Geoff Molson: il refuse l’hommage pour Jacques Demers

Par David Garel le 2026-02-25

Honte à Geoff Molson. Honte au Canadien de Montréal.

Il y a des moments où une organisation peut choisir d’être grande. Des moments où le hockey cesse d’être une business pour redevenir ce qu’il prétend être : une culture, une mémoire, une famille.

Le match Canadiens-Islanders de demain au Centre Bell aurait pu être l’un de ces moments. Patrick Roy revient en ville, trente-deux ans après avoir soulevé la Coupe Stanley sous les ordres de Jacques Demers. Le lien est évident, naturel, puissant.

Et pourtant, Jacques Demers ne sera pas honoré. Rien n’a été annoncé. Rien ne sera fait. Et c’est une honte.

Parce que Jacques Demers est encore là. Il respire. Il comprend. Il ressent. Il suit encore le Canadien de Montréal. Mais il est prisonnier de son propre corps.

Depuis ses deux accidents vasculaires cérébraux — le premier en avril 2016, le second quelques années plus tard, beaucoup plus sévère, Jacques Demers souffre d’aphasie.

Et il faut expliquer ce que cela signifie réellement, au-delà du mot médical froid. L’aphasie n’est pas une perte d’intelligence. Ce n’est pas la démence.

Ce n’est pas l’oubli. C’est une atteinte neurologique causée par des lésions au cerveau, généralement à la suite d’un AVC, qui empêche la personne de parler, parfois même d’écrire ou de lire, tout en conservant sa lucidité.

Son frère Michel l’a expliqué avec une brutalité désarmante :

« Il est dans un centre. La famille s’occupe de lui, mais malheureusement pour lui, il ne peut pas s’exprimer, il ne peut pas parler. Il est paralysé du côté droit. On va le voir régulièrement, il fait des sorties au resto toutes les semaines, mais ç’a changé sa vie drastiquement, et pour lui, et pour la famille. »

Voilà la réalité.

Paralysé du côté droit.

Privé de parole.

Lucide.

Michel a aussi dit ceci :

« C’est difficile pour eux parce que t’es prisonnier dans ton corps. Tu vis le moment présent autour de toi, tu sais ce qui se passe, tu entends les gens parler, tu comprends très bien ce qu’ils disent, mais tu ne peux pas t’exprimer. »

Imaginez la violence psychologique de cette situation. Entendre tout. Comprendre tout. Vouloir parler. Ne pas pouvoir.

« Quand un drame comme ça arrive, on n’est pas préparé à ça », a ajouté son frère.

Jacques Demers comprend ce que nous écrivons. Il comprend quand on parle de lui. Il comprend quand le Canadien joue. Il comprend quand Patrick Roy revient au Centre Bell.

Mais il ne peut plus dire ce qu’il ressent. Parfois, selon ses proches, il tente d’articuler des mots. Les sons sont brisés, déformés. Il se fâche. Il tape sur la table. Il pleure. Ce n’est pas la faiblesse d’un homme. C’est la rage d’un esprit enfermé.

Et malgré tout cela, il suit encore le hockey. Il suit encore le Canadien. Son frère raconte qu’il réagit aux matchs. Qu’il bougonne après une défaite. Qu’il sourit après une victoire. Il est encore habité par ce sport.

Et demain, Patrick Roy sera au Centre Bell.

On a toujours su que Jacques Demers vouait un immense respect à Patrick Roy. Celui qui a été le grand artisan de la conquête de 1993.

Mais on sait maintenant que le sentiment est profondément réciproque. Roy a raconté à plusieurs reprises ce premier message de Jacques au début de la saison 1992-1993 :

« Jacques nous avait dit : “On va surprendre le monde du hockey en gagnant la Coupe Stanley.” »

Roy l’a admis lui-même.

« On s’était tous regardés en se disant : “Est-ce qu’il a jeté un coup d’œil à notre formation ?” Mais l’homme croyait en nous et nous y avons cru. Je veux qu’on y croie. »

Ces mots, Roy les répète encore aujourd’hui à ses joueurs. Même à New York. Même en 2026. Il parle de Jacques. Il parle de foi. Il parle de défense. Il parle de conviction. Il transmet cet héritage. Pendant que le Canadien, lui, garde le silence.

Demain était l’occasion parfaite.

Le Centre Bell plein.

Patrick Roy de retour.

La mémoire de 1993 omniprésente.

Et Jacques Demers aurait pu être là.

Oui, en chaise roulante.

Oui, affaibli.

Oui, silencieux.

Et alors ?

Depuis quand la fragilité est-elle indigne d’un hommage ?

Donald Beauchamp, ancien directeur des communications du Canadien, considère que ce serait une idée exceptionnelle. Un moment d’une force historique. Un geste d’humanité. Le genre d’instant qui dépasse les résultats et les statistiques.

Imaginez la scène : les lumières s’éteignent. Un montage de 1993. Roy et Demers enlacés. La foule qui se lève. Puis la caméra qui se tourne vers une loge. Jacques. Silencieux. Ému. Vivant. Une ovation de cinq minutes. Roy qui lève les yeux. Pas un mot. Juste du respect.

Pourquoi cela ne se fera-t-il pas ?

Est-ce qu’on a peur de le montrer ?

Est-ce qu’on pense que l’image d’un homme affaibli dérange ?

Est-ce que ça ne cadre pas avec l’image corporative moderne ?

Car il ne s’agit pas d’un problème logistique. Jacques peut sortir. Il va au restaurant. Il est transporté en véhicule adapté. Il voit des gens. Ce n’est pas impossible. C’est un choix.

Geoff Molson aime parler de culture, d’histoire, de famille. Mais l’entraîneur de la dernière Coupe Stanley du Canadien est oublié. Pas de campagne publique sérieuse pour son intronisation au Temple de la renommée. Pas de pression constante. Pas de grande soirée hommage. Rien à la hauteur de ce qu’il a offert au Québec.

Jacques Demers n’est pas qu’un entraîneur. C’est un homme né dans la pauvreté, qui a admis publiquement avoir été analphabète pendant une grande partie de sa carrière, qui a remporté deux trophées Jack-Adams consécutifs, qui a dirigé plus de 1000 matchs dans la LNH, et qui a offert à Montréal son dernier grand moment de gloire. Et aujourd’hui, il vit dans le silence.

Demain, Patrick Roy sera applaudi. Et il le mérite. Mais Jacques Demers mérite d’être vu. D’être reconnu. D’être honoré de son vivant.

Car le plus cruel dans cette histoire, ce n’est pas seulement la maladie. Ce n’est pas seulement l’aphasie. C’est le silence autour de lui.

Nous sommes sans mots.

Et Jacques Demers aussi.

Mais lui, ce n’est pas par choix.