Hier à Winnipeg, ce n’était pas un simple match de saison régulière. C’était une radiographie complète d’un marché à bout de souffle.
Les Jets de Winnipeg recevaient le Canadien de Montréal… et l’amphithéâtre a sonné comme un match au Centre Bell déplacé dans les Prairies.
Des bancs vides partout, une mer de chandails bleu-blanc-rouge, et à plusieurs reprises, une foule qui scandait des "Olé olé olé" et des "Monty Monty Monty". Oui, pour Samuel Montembeault. À Winnipeg.
Ça ne s’invente pas.
Le gardien québécois a permis au Canadien de commencer le match quinze minutes en retard et de gagner quand même. Solide, calme, clinique. Mais ce n’est même pas ça qui a marqué la soirée. Ce qui a frappé, c’est l’atmosphère. L’impression constante que les Jets jouaient à l’étranger, dans leur propre building.
Et ça, le banc de Winnipeg l’a ressenti en pleine face.
L’entraîneur-chef Scott Arniel n’a pas pris de gants blancs après la rencontre. Il l’a dit. Deux fois. Déçu. Frustré. Jamais vu ça en quatre ans à Winnipeg. Jamais vu autant de partisans adverses dans son aréna. On sentait dans sa voix quelque chose qui dépasse largement une défaite : un malaise profond, presque institutionnel.
Parce que ce n’est plus un accident isolé. C’est une tendance.
Depuis des années, Winnipeg traîne des problèmes d’assistance. Les abonnements de saison ont fondu. Le Canada Life Centre peine à se remplir même quand l’équipe est compétitive. Et hier, le symbole était brutal : ce ne sont même plus les partisans locaux qui font le bruit. Ce sont ceux du Canadien.
Historiquement, Montréal a toujours eu une base solide dans l’Ouest canadien. Mais là, avec la poussée actuelle du CH, on dirait que tout le monde est sorti de sa cachette en même temps. Les Jets se sont fait envahir, visuellement et sonorement.
C’est humiliant pour un marché. Et c’est exactement le genre d’image qui fait lever les sourcils à New York, dans les bureaux de la LNH.
Car pendant que Winnipeg se vide, Montréal, même dans ses pires années, remplit toujours son aréna. Même à l’étranger, le Canadien impose sa présence. Hier, c’était Buffalo. Hier encore, Winnipeg. Une équipe qui transporte son public partout où elle passe.
À l’inverse, les Jets n’arrivent même plus à mobiliser leur propre ville.
Et qu’on se comprenne bien : ce n’est pas une question de passion. Winnipeg aime le hockey. Mais c’est une ville ouvrière, étranglée par l’inflation, les taxes, le coût de la vie. Les billets montent, les concessions explosent, et les familles doivent choisir entre l’épicerie et une soirée au hockey. Le modèle économique craque de partout.
C’est là que plusieurs, au Québec, recommencent à rêver.
Voir les gradins vides à Winnipeg pendant que le Canadien transforme l’aréna en succursale du Centre Bell, ça rouvre des plaies. Ça réactive le fantasme éternel : et si les Jets déménageaient à Québec?
Sauf que non.
La réalité est beaucoup plus froide que ça.
D’abord, le grand patron de la ligue, Gary Bettman, n’a jamais caché son dégoût pour l’ajout d’une autre équipe canadienne.
Son obsession demeure les marchés américains. Si Winnipeg devait bouger un jour, et ce n’est même pas sur la table officiellement, ce serait vers le sud. Vers un marché télé. Vers un marché corporatif. Pas vers Québec.
Ensuite, il y a un éléphant dans la pièce que trop de gens préfèrent ignorer : Québec n’est plus prête.
Le Centre Vidéotron, présenté pendant des années comme un amphithéâtre « LNH-ready », est déjà en train de vieillir prématurément. Pire : il a été livré incomplet.
Le fameux vestiaire de calibre LNH, promis noir sur blanc dans les documents municipaux par Regis Labeaume, n’a jamais été construit.
L’espace existe, mais il est devenu un entrepôt, une zone d’entraînement bricolée, une coquille vide. On a coupé là-dessus pour sauver quelques millions, dans un projet de près de 400 millions financé en grande partie par l’argent public.
On a un aréna flambant neuf en façade… mais amputé de son cœur.
Et ce n’est que le début.
Les systèmes technologiques du Centre Vidéotron sont déjà en fin de vie utile.
Moins de dix ans après son inauguration, le Centre Vidéotron fait déjà face à un problème majeur : le système central qui gère les ascenseurs et les accès sécurisés est officiellement en fin de vie utile. Pas dans 2040. Pas dans 2035. Maintenant.
Un audit d’ingénierie a forcé la Ville de Québec à débloquer 350 000 $ en urgence simplement pour maintenir les opérations de base. On parle ici d’un système qui aurait normalement dû être bon pour 25 à 30 ans. À Québec, il a tenu moins de dix.
Pourquoi? Parce que dès la construction, on a choisi des plateformes fermées, difficiles à mettre à jour, incompatibles avec plusieurs standards modernes. ujourd’hui, chaque modification devient un casse-tête, chaque mise à niveau coûte une fortune, et certaines pièces ne sont même plus supportées par les fabricants.
C’est le même scénario pour les autres systèmes dits “invisibles” : billetterie, sécurité vidéo, ventilation intelligente, réseau optique interne, gestion des accès employés. Tous ont été sélectionnés sous contrainte budgétaire. Tous vieillissent mal. Tous nécessitent déjà des correctifs ou des remplacements partiels.
Même le “stand Vidéotron”, vitrine commerciale du bâtiment, repose sur une infrastructure réseau qui n’a jamais été pensée pour évoluer à long terme. Plusieurs interfaces sont déjà incompatibles avec les plateformes actuelles de diffusion et d’expérience client. On patch, on contourne, on bricole.
Ce n’est plus de la maintenance normale. C’est de la gestion de dégâts.
La Ville a dû injecter de l’argent en urgence pour colmater des brèches qui n’auraient jamais dû apparaître avant 25 ou 30 ans. Certaines interfaces étaient déjà dépassées dès l’ouverture. On a livré une coquille brillante avec une charpente cheap.
La rouille est est aussi en train de détruire l'amphithéâtre de l'intérieur.
Rouille prématurée sur les chevêtres d’acier, joints défaillants, scellant inadéquat, infiltration d’eau, corrosion qui progresse.
Pourquoi? Parce que le produit d’étanchéité choisi n’était pas assez flexible. Il craque. L’eau entre. L’acier rouille.
Un défaut de conception de base.
Pas un détail cosmétique. Un vice structurel.
Et aujourd’hui, personne ne peut dire combien ça va coûter ni combien de temps ça va prendre pour corriger le tir.
Pendant ce temps, ailleurs, les marchés avancent.
Houston. Atlanta. Même l'Arizona qui veut revenir dans le portrait. Des investisseurs capables de signer des chèques à deux milliards sans sourciller.
Des projets d’arénas intégrés dans des quartiers en développement. Des partenariats corporatifs massifs. C’est là que la LNH regarde. Pas vers une ville qui doit déjà réparer ses ascenseurs dix ans après une inauguration supposément historique.
Alors oui, voir Winnipeg se faire envahir par les partisans du Canadien fait mal. Oui, ça expose l’absurdité de laisser un marché fragile lutter pendant qu’un autre, passionné, reste sur la touche. Mais croire que ça va ramener les Nordiques, c’est se raconter une histoire pour se consoler.
Hier, Winnipeg a vécu une humiliation sportive et culturelle. Le Canadien a gagné sur la glace, dans les estrades, dans le bruit ambiant. Scott Arniel l’a encaissé de plein fouet. Et la ligue, elle, prend des notes.
Mais Québec? Québec est coincée avec un amphithéâtre inachevé, technologiquement dépassé, sans vestiaire LNH, sans propriétaire prêt à payer le prix d’entrée, et sans l’appui réel du commissaire.
C’est ça, la vérité.
Les bancs vides à Winnipeg font mal à voir. Ils rappellent que même une équipe compétitive peut perdre son public quand l’économie lâche et que l’expérience devient inaccessible. Mais ils rappellent aussi autre chose, de beaucoup plus cruel : le rêve québécois n’est pas bloqué par Winnipeg.
Il est bloqué par ses propres choix.
Et pendant que le Canadien transforme les arénas adverses en terrains conquis, Québec regarde son Centre Vidéotron vieillir, rouiller technologiquement, et porter à bout de bras une promesse qui n’a jamais été livrée.
Hier, ce n’était pas juste un match.
C’était un miroir. Winnipeg est au fond du trou. Québec... est rouillé... jusqu'au bout...
